Carte blanche (sur les conflits d’intérêts)

Tribune parue dans Marianne (du 4 au 10 septembre 2010)

Dans notre République de noms d’oiseaux et d’incriminations, une cause suscite pour une fois l’union sacrée. Au Parti socialiste, Aubry, Royal et Montebourg s’émeuvent avec des trémolos de concert. Le député européen Mélenchon et le député tout court Myard font la trêve de leurs différends idéologiques pour une mobilisation commune. D’après le Canard enchaîné , même Nicolas Sarkozy s’est dit indigné devant quelques journalistes.

Tous « choqués ».

Dans notre démocratie compassionnelle , la classe politique dénonce avec grand cœur la décision de la direction d’I-Télé de retirer la journaliste Audrey Pulvar de l’antenne au motif qu’elle est la compagne d’un candidat aux primaires socialistes. Pour l’occasion, nos élus privilégient les droits de la personne à la « raison d’Etat journalistique ».

Audrey Pulvar, excellente journaliste, intervieweuse accrocheuse et courageuse, cela fait trois adjectifs mais ces louanges ne sont pas de pure forme. Audrey Pulvar est d’ailleurs depuis quelques mois membre du Conseil d’administration du Centre de formation des journalistes (CFJ). L’honnêteté oblige à cette précision. La même honnêteté oblige à la suite.

Cet épisode politico-médiatique s’inscrit dans un feuilleton national romantique. Un soir de débat de second tour de la présidentielle, une journaliste a pu interroger deux grands hommes qu’elle avait aimés et qui, tour à tour seraient présidents de la République. Des millions de Français tenaient la (ou les) chandelle(s). Quelques années plus tard, deux autres journalistes ne voyaient pas malice à procéder à une interview télévisée du président de la République tandis que leurs conjoints étaient ministres. C’était il y a vingt ans.

La jurisprudence évolua ensuite vers une plus grande sévérité, du moins pour l’exemple, et avec des exceptions. Des présentatrices abandonnèrent leur fauteuil pendant les campagnes électorales. A l’unisson de Christine Ockrent, Béatrice Schonberg se lamente aujourd’hui que les femmes « aient beaucoup perdu dans cette histoire ».

Convenons que le milieu du journalisme peut certes être sexiste. Nul besoin d’effectuer des comptages dans les cocktails mondains pour se rendre compte que, dans cette profession en voie de féminisation, le pouvoir reste essentiellement masculin. Mais le retrait forcé de présentatrice est-il sexiste ? En irait-il autrement pour un homme, s’il s’amourachait d’une femme politique de premier plan ? La réponse est qu’évidemment les hommes doivent être des femmes comme les autres.

Ne nous demandons donc pas « est-ce que les femmes sont libres d’esprit vis-à-vis de leurs maris ? », ou « les cerveaux féminins peuvent-ils être colonisés ? », questions absurdes, mais « les hommes et les femmes peuvent-ils être influencés par leurs conjoints ? »

Je suis journaliste et ma femme travaille dans une entreprise. Tous les soirs, au dîner, elle m’en touche un mot. A la lumière des faits qu’elle rapporte, même en les supposant tous fiables, je me construis une image mentale. J’ai beau me croire honnête, je n’aurai pas la même image si ma femme est dans les bureaux ou à l’atelier, DRH ou déléguée syndicale CGT. Si demain j’entreprends une enquête sur l’entreprise, même exhaustive, les récits dans la cuisine me resteront en tête, même inconsciemment.

L’entreprise, ce peut être le gouvernement, ou le milieu politique. Si les journalistes étaient liés à des militants marseillais pour l’abstention, les joutes quotidiennes des bretteurs politiques parisiens seraient probablement moins prises au sérieux, et peut-être pas assez. C’est pourquoi la diversité dans les médias, au sens large, est essentielle.

Supposer l’absence d’influence des proches sur nous, présumer une essence journalistique libérée des subjectivités, c’est prétendre que, du fait de notre carte professionnelle, nous sommes de purs esprits. Or pour « aller à la vérité avec toute son âme », une simple présomption d’indépendance suffit-elle ? Ou faut-il nous méfier de nous-mêmes ? Jacques Julliard, qui rappelait la formule de Platon dans son dernier éditorial du Nouvel Observateur, ajoutait qu’« un journaliste digne de ce nom n’a pas d’ami politique, même s’il confesse des préférences ».

L’autre jour, un ou une journaliste (laissons le doute pour ne pas être taxé de sexisme) « oubliait » de poser à Dominique de Villepin une question sur les destinataires de rétro-commissions dans l’affaire Karachi. Qui s’en est aperçu, à part les spécialistes du dossier, et ceux qui savent que ce ou cette journaliste réputé(e) a pour meilleur ami l’un des protagonistes centraux de l’affaire ?

Les magistrats étant d’esprits aussi purs que les journalistes, peuvent-ils juger des affaires dans lesquelles ils connaissent des protagonistes ? Les esprits des politiques n’étant pas a priori moins purs non plus, sont-ils fondés à gérer en même temps les finances d’un parti et celles de la France, par exemple ? A chacun de considérer si les journalistes doivent adopter la même défense qu’Eric Woerth.

Les interviewés eux-mêmes peuvent être perturbés. En novembre, l’ancien Haut-commissaire aux solidarités actives contre la pauvreté, Martin Hirsch, répondait aux questions des étudiants du CFJ. L’auteur de Pour en finir avec les conflits d’intérêts leur avoua que ses réponses étaient contournées s’il devait répondre à l’épouse du ministre en charge du logement social.

Les journalistes, dont la fonction consiste à regarder la société avec lucidité, ne devraient pas nier l’existence de déterminismes dans les groupes sociaux, privés et professionnels. Si les titulaires de la carte de presse avaient craint la concurrence des journalistes lithuaniens, sans doute auraient-ils été moins défiants à l’égard des catégories sociales inquiètes de la mondialisation.

Pour retrouver la confiance des gens, les entreprises de médias doivent régler la question des conflits d’intérêt, mais ne sauraient le faire à bon compte sur le seul dos de présentatrices de télévision. Car malheureusement les situations de conflits d’intérêt peuvent être nombreuses dans la vie d’un (ou une) journaliste : le mode de nomination des présidents dans les groupes publics, les amitiés ou intérêts des actionnaires dans le privé, l’influence des annonceurs. Les intérêts personnels du journaliste sont aussi en cause : les amitiés et copinages, les voyages de presse, les cadeaux divers et variés, et plus encore ce confort de vie que permet la fréquentation de personnages, dans tous les secteurs, avec qui l’on n’a pas envie de se fâcher, et de lieux, où l’on a envie de continuer à entrer. Combien de journalistes a-t-on vu épouser non pas les acteurs de l’actualité, mais les schémas mentaux de leurs sources ou des attachés de presse ?

Pour en finir avec la contestation générale de sa légitimité, le journalisme ne peut continuer à donner des raisons à ceux qui dénoncent la fusion des pouvoirs politique, économique et médiatique. Même si les conflits d’intérêt ne sont évoqués ni dans les chartes de 1918 et de 1971, ni dans la proposition de code Frappat issu des Etats généraux de la presse, la profession ne doit pas s’exonérer d’une remise en question.

Qu’est-ce que le journalisme ? L’exercice d’un regard le plus profond et le moins biaisé possible. Cela n’empêche nullement la pluralité des lignes éditoriales. On peut avoir des convictions politiques, intellectuelles, spirituelles, l’essentiel est d’ouvrir les yeux. Pour bien ouvrir les yeux il faut s’extirper de soi-même et regarder de tous les endroits possibles à la fois.